Je m’appelle Isis et j’ai 17 ans. Ma mère, férue de mythologie, a voulu me donner un prénom divin ; mon père a jugé préférable d’accéder à ce souhait. Et je dois dire que je leur en suis reconnaissante. Car porter le nom de cette magicienne capable d’insuffler la vie, de cette déesse symbolisant la féminité même, est extrêmement valorisant. Peu de femmes peuvent se vanter de porter un nom si lourd de sens et d’histoire, si empreint de pouvoir et de magie.
Donc, je m’appelle Isis et je suis amoureuse. Rien de bien original, me direz-vous. A 17 ans, on est toujours plus ou moins amoureuse. C’est on ne peut plus banal. Mais vous allez vite vous rendre compte que mon histoire est tout, sauf banale.
Le garçon que j’aime est quelqu’un d’exceptionnel. Et quand je dis exceptionnel, c’est au sens strict du terme : il a un destin d’exception, tout le monde peut s’accorder là-dessus. Avant tout, il est d’une beauté irréelle. Et je n’exagère pas. Un visage aux traits réguliers, des pommettes saillantes, un nez droit et fier, des lèvres charnues et délicatement ourlées, des yeux allongés en amande brune et pétillante, une peau empruntant sa couleur chaleureuse au désert brûlant, un crâne rasé et étrangement allongé : tel il est. Et bien plus encore. C’est un amoureux des arts en tout genre. Il joue plusieurs instruments de musique avec virtuosité et sa voix est plus douce que du miel liquide. Et il est capable d’écrire des poèmes merveilleux, que je pourrais écouter réciter pendant des jours sans me lasser. Oh… et il excelle au tir à l’arc et au dressage des chevaux. Enfin, son destin est impressionnant et m’inspire le plus profond respect. Car, dès son plus jeune âge, il s’est trouvé accablé d’écrasantes responsabilités, sans même y avoir été préparé. Il a traversé des épreuves que j’aurais été bien incapable de supporter.
Voilà pourquoi ce garçon… cet homme m’a si fortement impressionnée. Voilà pourquoi je suis tombée amoureuse de lui. Voilà pourquoi je veux être avec lui pour l’éternité. Je sais bel et bien que jamais je ne pourrai aimer un autre homme que lui : mon cœur s’est ouvert pour le laisser entrer et mes portes se sont définitivement refermées sur cet amour.
La première fois que je l’ai vu, je suis restée sans voix devant sa beauté magnifique. J’ai appris à le connaître par la suite. Je l’ai rencontré alors que je faisais des recherches sur internet, pour un devoir qui m’a vite semblé dénué de sens.
Son nom ?... Toutankhamon…
J’ai 18 ans. Je suis Taureau Puissant, Celui qui est beau de naissance. Je suis Celui dont les lois sont parfaites, qui pacifie les Deux Terres et satisfait les dieux. Je suis Celui qui porte les couronnes, qui réjouit les dieux. Je suis l’image vivante d’Amon, régent de l’Héliopolis du sud, Toutânkhamon.
Depuis mon enfance, je porte le titre de Pharaon, Dieu parmi les hommes. Mais quand j’ai été couronné, j’étais trop jeune – à 9 ans, on ne pense qu’à jouer et rêver, pas à gouverner un peuple d’adultes. D’autant que je n’étais pas préparé à accéder au trône. Je me destinais à une vie paisible, faite de plaisirs et de facilités, une vie de prince royal. Mais le sort en a décidé autrement.
C’était une période bien trouble. Mon frère, couronné sous le nom d’Aménophis IV, porté par sa folie dévorante, instaura un nouveau culte, un culte au dieu unique, Aton. Il se baptisa alors Akhenaton et construisit une nouvelle capitale à la gloire de ce dieu solaire, Akhetaton. Tout son règne fut tourné vers cette réforme démente et ce fut une période bien sombre de l’histoire égyptienne.
J’avais peu de contact avec ce frère bien plus âgé que moi et qui ne s’intéressait qu’à sa folie. Je vivais dans le palais des femmes, en compagnie de ma mère, Tiyi. Elle m’enseignait en cachette à respecter les dieux du Nil. La malheureuse était déchirée entre son amour indéfectible pour son fils fanatique et sa foi en l’ancienne religion. Elle avait tout fait pour que mon frère accède au trône ; mais dès que la folie hérétique s’était révélée au grand jour, elle avait regretté qu’il fût Pharaon. Elle voyait chaque jour la grande Egypte sombrer un peu plus dans les ténèbres. Les prêtres étaient tous remplacés par des adeptes d’Aton, des familles entières étaient punies pour avoir invoqué le nom de tel dieu ou déesse. Le peuple s’entredéchirait, qui portait aux nues le dieu solaire, qui le reniait ouvertement, qui s’inclinait devant la vision éclairée de Pharaon, qui la maudissait. Et Akhenaton était si affairé à prier à toutes les heures du jour et de la nuit qu’il ne voyait pas la guerre que se livraient ses sujets.
Moi, j’avais une existence paisible. Je nageais dans les bassins parfumés en m’amusant à toucher du doigt les poissons argentés qui les peuplaient ; je jouais du sistre en regardant les danseuses se balancer gracieusement ; j’apprenais les signes des scribes et m’essayais à la poésie. J’étais heureux, simplement.
Jusqu’à ce qu’arrive ce qui devait arriver. Akhenaton, ce frère que je connaissais à peine, périt empoisonné. Qui le tua ? Nul ne le sut. Peut-être était-ce un prêtre déchu ? Peut-être Nefertiti, lasse d’être délaissée par son époux au profit du dieu unique ? Ou bien ma mère Tiyi, bien décidée à stopper l’hémorragie tuant à petit feu l’Egypte ? Le fait est que mon frère mourut. Tout naturellement, ce fut son fils, Smenkarê, qui lui succéda. Il était jeune mais tout à fait à même de régner. Cependant, il ne fit rien pour se faire aimer ou respecter. Il continua sur la lancée de son père, épaulé par Nefertiti. Cela ne plut pas. En voulant se débarrasser d’un tyran, l’assassin en avait mis deux autres à la tête des Deux Terres. Car la belle reine, affranchie de l’emprise de son fanatique de mari et éprise depuis toujours de pouvoir, en profita pour exercer son autorité et étendre sa puissance. Smenkarê n’avait pas l’envergure d’un véritable pharaon et laissa sa mère régner à sa place. Les prêtres d’Amon, qui appelaient de leurs vœux un retour à l’ancienne religion, furent bien marri de constater que le fils et la femme étaient des répliques d’Akhenaton.
Quoiqu’il en soit, Smenkarê subit le même sort que son prédécesseur. Il mourut jeune, sans descendance. Quant à Nefertiti, elle disparut, purement et simplement. Alors, mon destin changea de direction. Il ne restait plus que les filles du couple réformateur, et elles étaient jeunes et sans défense. Leur grand-mère – ma mère – prit les choses en main pour rétablir l’ordre qui avait déserté l’Egypte. Avec l’appui du grand Prêtre d’Amon, Ay, désireux de prendre sa revanche, elle me maria à la troisième fille d’Akhenaton et Nefertiti, Ankhsenpaaton. Cet hymen me légitima en tant que Pharaon. Et je pris ainsi le pouvoir.
Mon épouse avait 12 ans et moi… 9. Nous étions des enfants, et on nous avait imposé des responsabilités d’adultes. Mais nous n’avions aucun pouvoir. Ay fut désigné comme mon tuteur. Ce furent lui et ma mère qui prirent les rênes du pouvoir. Leur premier acte fut de changer ma titulature. De Toutânkhaton – Image vivante d’Aton – je devins Toutânkhamon. L’ancienne religion fut remise au goût du jour, les temples furent restaurés, la capitale redevint Thèbes et toute trace du règne d’Akhenaton fut effacée, abandonnée à l’action destructrice du désert et de son sable dévastateur.
Quant à moi, je vivais dans l’ombre de Tiyi et Ay, mari d’une jeune fille, certes belle et douce, mais tout à fait insignifiante à mes yeux. Peut-on demander à un garçon de 9 ans d’éprouver autre chose qu’une affection fraternelle pour une nièce de trois ans son aînée ? Cette mascarade dura de nombreuses années. Je vivais aux côtés d’Ankhsenpaamon sans jamais la regarder, sans jamais la toucher. Aux yeux du peuple, nous formions un couple parfait, uni par un amour indéfectible, aimé des dieux. Mes tuteurs avaient réussi à imposer à mes sujets cette image erronée du couple royal. Chaque jour, le désespoir me consumait un peu plus. Ma vie n’était utile que pour ce qu’elle symbolisait ; je ne pouvais pas espérer agir de mon propre fait.
Quand j’eus atteint mes quinze printemps, ma mère commença à me questionner sur la venue espérée d’un héritier. Mais je ne pouvais me résoudre à partager le lit de celle que tous appelaient mon épouse. Elle était la fille de mon frère, elle avait été mariée contre son gré à un gamin qu’elle connaissait à peine, qui symbolisait la chute de l’idéal de ses parents et de son frère aîné. J’étais persuadé qu’elle me haïssait et j’étais incapable de l’aimer, ni même de la désirer.
Pendant trois années longues… si longues, ma vie devint un véritable supplice. J’essayais de gouverner en mon nom propre mais le grand Prêtre d’Amon m’en empêchait par tous les moyens, ne me laissant que des miettes de pouvoir, me transformant jour après jour en roi de pacotille tout juste bon à organiser un banquet pour ses courtisans. Je me dérobais aux suppliques de ma mère voulant à tout prix un héritier, blessant chaque jour un peu plus son amour-propre et ses espoirs. Je me cachais des regards glaciaux que me réservait mon épouse quand nous nous trouvions par le plus grand des hasards dans la même pièce. Mon existence était devenue insupportable et je priais pour qu’elle cesse prématurément…
Jusqu’au jour ou plutôt jusqu’à la nuit où je fis un rêve – ce que je pris pour un rêve mais qui était plus réel que la réalité-même. J’eus la vision utopique d’une jeune fille splendide, reflet d’un morceau de paradis.
J’aperçus d’abord sa silhouette élancée aux proportions si parfaites : des jambes déliées, des hanches pleines, une taille fine, une poitrine triomphante, des bras élégants, un cou gracieux sur lequel coulait une chevelure d’or brillant. L’image se précisa et j’eus le souffle coupé devant tant de beauté. Son visage était empreint d’une douceur magique, un vague sourire flottait sur ses lèvres rosées et appétissantes. Sa peau était pâle comme l’albâtre le plus pur. Ses yeux – des joyaux taillés dans du lapis-lazuli – exprimaient de tendres sentiments. En y plongeant, je découvris qu’elle nourrissait à mon égard le même amour qui pointait en mon cœur asséché depuis longtemps. En effet, une vague irrépressible inonda ma sécheresse et cette eau si douce nourrit mon âme désespérée. C’est ainsi que ma vie refleurit, au contact de ces yeux au pouvoir mystérieux.
Puis, sa voix se fit entendre, magnétique… magnifique. Tel un chant d’amour, elle murmura simplement : « je t’aime, je reviendrai ».
Elle est revenue… de nombreuses fois. Je la connais maintenant : elle porte le nom de la plus grande des déesses… Isis,